En 2012, des millions de téléspectateurs, retenant leur souffle, suivaient le funambule Nick Wallenda dans sa traversée sur fil des chutes Niagara, qui chevauchent les États-Unis et le Canada. Tombera, tombera pas. Arrivé avec succès sur le côté canadien, les agents des services frontaliers l’accueillaient avec un «Welcome to Canada–Bienvenue au Canada». Détail bien banal après un tel exploit, vous direz.
Dans le domaine de l’aménagement linguistique, ce n’est pourtant pas si banal. D’ailleurs, la fonction publique fédérale a l’obligation, en vertu de la Loi sur les langues officielles, de faire ce qu’on appelle une offre active, soit d’accueillir le public avec une formule qui lui indique qu’il peut obtenir son service dans la langue officielle de son choix, en anglais ou en français.[1] D’où le «Welcome to Canada–Bienvenue au Canada» des agents frontaliers, ou le plus familier «Hello–Bonjour».
L’accueil bilingue contribue à créer un environnement où le citoyen, dans un rapport de force souvent inégal avec l’État, se sent à l’aise de choisir l’anglais ou le français sans avoir à le demander. Mais en plus d’avoir une fonction transactionnelle, il reflète l’engagement de l’État canadien envers les deux langues officielles et évoque la symbolique d’un Canada bilingue. Dans le secteur privé, il procède des mêmes valeurs, bien qu’institué dans des rapports commerciaux.
Cela semble simple, mais le Commissaire aux langues officielles, agent du Parlement fédéral, a observé, année après année, les contorsions que font tant de fonctionnaires pour prononcer ces deux petits mots. Une étude a même été réalisée sur le sujet.[2]
Ce n’est pas beaucoup mieux côté secteur privé, où une autre étude avait révélé la rareté avec laquelle les commerçants d’Ottawa, mise à part les banques, accueillent leurs clients dans les deux langues, et ce, malgré leur capacité d’offrir, sur demande, le service en français.[3]
Et puis il y a le Québec, où le débat entourant le «Bonjour–Hi» dans les commerces refait surface.
Ici, on comprendra que ce n’est pas l’omission d’une seconde langue qui pose problème, mais son ajout. Et on comprendra que la situation au Québec n’est pas la même qu’ailleurs au pays : au Québec, la Charte de la langue française reconnaît le français comme langue officielle, sans toutefois interdire l’anglais dans l’accueil fait par les commerçants, et au Québec le taux de bilinguisme français-anglais y est plus élevé, faisant craindre qu’une plus grande ouverture à l’anglais ne mène à une bilinguisation au détriment du français.
Cette fois-ci, c’est un rapport de l’Office québécois de la langue française sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, publié la semaine dernière, qui relance la controverse. L’Office constate que «la proportion de commerces offrant un accueil uniquement en français a reculé entre 2010 et 2017, passant de 84 % à 75 %. En contrepartie, les taux d’accueil exclusivement en anglais (de 12 % à 17 %) et bilingue (de 4 % à 8 %) ont augmenté».[4]
En septembre dernier, c’était les chefs de partis en campagne électorale québécoise, lors du débat télédiffusé pour une première fois en anglais[5], qui avaient dû prendre position sur le «Bonjour–Hi», lorsqu’on leur avait rappelé la motion adoptée à l’unanimité par l’Assemblé nationale, l’année précédente, qui affirmait que bonjour «exprime magnifiquement la convivialité québécoise», et qui, en conséquence, invitait «tous les commerçants et tous les salariés qui sont en contact avec la clientèle locale et internationale de les accueillir chaleureusement avec le mot Bonjour».[6]
J’ai trouvé particulièrement pertinente pour l’occasion la définition que Larousse donne à «convivialité», soit la «capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et des groupes qui la composent».[7] Car c’est de cela qu’il s’agit.
L’accueil en français, au Québec comme ailleurs au Canada, s’inscrit dans le projet social, né il y a plus d’un siècle, incarné au fil du temps par diverses lois et pratiques, qu’est celui de valoriser le français et les communautés qui le parlent. Peu de personnes s’y opposent aujourd’hui, malgré les difficultés à le mettre en œuvre dans les milieux majoritairement anglophones. Pourquoi donc, dans le coin du pays où le français est majoritaire, ne pas exprimer haut et fort, par un petit «Bonjour–Hi», que ce projet ne se réalise pas à l’exclusion de ceux qui, en marchant parfois sur un fil, préfèrent s’exprimer en anglais?
Les mots ont la capacité de créer un monde. Quel monde voulons-nous
créer, au Québec et dans l’ensemble du Canada, et que voulons-nous que ces mots
révèlent sur qui nous sommes?
[1] Loi sur les langues officielles, article 28.
[2] Commissariat aux langues officielles, L’accueil bilingue dans les institutions fédérales : parlons-en!, 2016.
[3] Commissariat aux langues officielles, Rapport annuel 2011-2012.
[4] Office québécois de la langue française, Synthèse du rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec, avril 2019, page 8.
[5] Quebec Debate 2018, télévisé le 17 septembre 2018.
[6] Journal des débats de l’Assemblée nationale du Québec, 30 novembre 2017.
[7] Dictionnaire de français Larousse, www/larousse.fr.