Le discours de victoire de Jason Kenney, mardi soir, n’avait rien de quoi surprendre, reprenant un thème central du Parti conservateur uni, soit l’urgence de créer les conditions favorables à la croissance des investissements et à la reprise de la production gazéifère et pétrolière.
Une composante importante de cette reprise, souligne Kenney, est la capacité de l’Alberta de transporter cette source d’énergie vers l’ouest, en Colombie-Britannique, et vers l’est, en passant par le Québec. À cette fin, il fait appel au sentiment d’appartenance au Canada, insistant sur l’importance de travailler «ensemble afin d’accroître notre prospérité commune au sein de la fédération canadienne», sans manquer d’écorcher au passage les régions récipiendaires des paiements de péréquation : «Si le Québec et les autres provinces veulent accepter les transferts fiscaux massifs provenant de l’Alberta, alors, s’il vous plaît, aidez-nous à développer nos ressources naturelles et notre économie!»[1]
Car on le sait, le ressentiment des Albertains envers le Québec a des racines profondes, notamment dans le Programme énergétique national, mis en place par le gouvernement de Pierre Eliott Trudeau de 1980 à 1985, et largement perçu comme une subvention des provinces de l’Est aux frais de celles de l’Ouest, ressentiment périodiquement alimenté par des propos tels que ceux tenus par François Legault en décembre sur «l’énergie sale»[2] provenant de l’Alberta, propos tenus par surcroît à la veille de l’annonce de l’augmentation des versements de péréquation, déjà substantiels, vers le Québec.[3] Et cela, faut-il le rappeler, sans pour autant que le Québec ait les mains propres en matière d’environnement, où par exemple le calcul de ses émissions de gaz à effet de serre ne tient pas compte du fait que le coût environnemental de la consommation en pétrole des Québécois, qui continue d’augmenter, est en partie assumé par la province source qui le produit, l’Alberta.[4] Puis encore, avant-hier, une motion de l’Assemblée nationale du Québec, adoptée à l’unanimité, prend acte «du résultat des élections tenues hier en Alberta et félicite le nouveau gouvernement élu» et, du même souffle, «rappelle que le Québec a la pleine légitimité de refuser des projets d’oléoducs passant sur son territoire, y compris une potentielle relance du projet Énergie Est, et ce, peu importe les pressions du reste du Canada».[5]
Toujours est-il que Kenney, lui, parle des Albertains comme de fiers Canadiens, fiers d’avoir aidé leurs compatriotes durant les jours difficiles, de l’énergie canadienne et des promesses de la Confédération, et veut débuter une nouvelle ère où les obstacles au commerce et à la mobilité, obstacles qui appauvrissent les Canadiens, seraient chose du passé.
Il serait naïf de ne pas voir que ce recours à la rhétorique nationaliste canadienne camoufle ici des particularismes régionaux, surtout lorsque l’on considère sa menace de remettre à l’ordre du jour le projet de loi 12 de sa prédécesseure,[6] qui donnerait à l’Alberta le pouvoir de fermer le robinet du pétrole et du gaz, présumément vers la Colombie-Britannique si celle-ci ne se plie pas à l’expansion du pipeline Trans Mountain. C’est de bonne guerre, diront certains, mais pas très digne d’un nationaliste canadien qui se respecte.
Mais il serait cynique de n’y voir que de la démagogie. Car il y a quelque chose de plus profond, de plus fondamental, qui se trouve dans le discours de Kenney. Je ne parle pas ici des enjeux relatifs au fédéralisme fiscal et à la formule de péréquation, ni à l’économie de l’industrie pétrolière et son impact sur l’environnement et sur la vie des peuples autochtones, le tout sur fond d’activités politiciennes populistes. Je parle du fait qu’on puisse inscrire ces enjeux, non dans un forum où sont instrumentalisés les débats, forum que l’on pourrait vouloir changer ou même quitter, en toute légitimité, lorsqu’il fait défaut, mais plutôt, de manière essentielle, dans un espace canadien gouverné par la solidarité et la coopération.
René Lévesque déplorait, en 1968, après avoir claqué la porte du Parti libéral du Québec, l’épuisement des deux peuples, pris dans le carcan des vieilles luttes, carcan qu’on cherche en vain à rafistoler, «et surtout, surtout –il faut le dire, le redire, et le crier au besoin– cet invraisemblable gaspillage d’énergie qui est sûrement l’aspect le plus néfaste pour nous du régime actuel».[7] Comment éviter, devant les défis auxquels fait face l’Ouest canadien, défis qui sont, rappelons-le, ceux de nous tous et ceux de notre siècle, qu’un tel défaitisme, qui mène inévitablement à l’impasse, ne se manifeste à nouveau? L’Alberta de Jason Kenney, avec détermination, mais non sans colère, refuse de lui donner raison et, pour le meilleur ou pour le pire, veut rendre inséparable son destin de celui du Canada.
[1] Extrait du discours de Jason Kenney, publié dans le National Post, 17 avril 2019.
[2] « Oléoducs : François Legault ne veut pas d’‘énergie sale’ », Le Soleil, 7 décembre 2018.
[3] « Québec et la péréquation d’Ottawa : ‘Quel beau cadeau de Noël’ – Bernard Drainville », 98,5 FM et La Presse canadienne, 9 décembre 2018.
[4] Tristin Hopper, « You’re all hypocrites: Why it’s a colossal cop-out to keep blaming Canada’s sky high emissions on Alberta », National Post, 24 janvier 2019.
[5] Journal des débats de l’Assemblée nationale, mercredi 17 avril 2019, Vol. 45, N° 34.
[6] Bill 12, Preserving Canada’s Economic Prosperity Act, The Legislative Assembly of Alberta, 2018.
[7] René Lévesque, Option Québec, Les éditions de l’Homme, 1968.