Deux idéologies, par lesquelles se construisent les enjeux politiques de l’heure et leurs solutions, dominent notre époque. Elles sont bien connues.
On appelle la première «progressisme», celle qui appuie les investissements dans les services publics, tels que les soins de santé, qui remet en cause les modèles sociaux et économiques vus comme étant à la source du réchauffement climatique, de la xénophobie, de l’homophobie ou de la misogynie, et qui se méfie des nationalismes en adhérant à une vision cosmopolite du monde.
On appelle la seconde «populisme», celle qui valorise l’enracinement et la tradition, et qui voit dans les grands changements tels que la mondialisation, les bouleversements migratoires ou la nouvelle économie la cause de l’éclatement des repères identitaires des peuples et de l’exclusion de larges pans de la société.
Cette dichotomie est grossière, évidemment.[1] Reste quand même qu’on s’y reconnaît, avouons-le, dans nos métiers, nos cercles d’amis, nos médias sociaux, et par notre flair pour y détecter la dissidence.
Mais si vous êtes comme moi, tant une étiquette que l’autre colle mal. C’est pourquoi je préfère m’attarder aux interrogations sous-jacentes à ces courants idéologiques. Or, j’y vois trois grands questionnements, qui sont d’ailleurs vieux comme le monde.
Le premier renvoie au respect des personnes et de leurs possessions. Aussi les éléments fondamentaux de ce respect sont-ils énoncés très tôt dans l’histoire, soit quelques siècles avant notre ère, lors du célèbre épisode de l’exil des Israélites: «Ne commets point d’homicide. Ne commets point de larcin. Ne rends point contre ton prochain un faux témoignage.» [2] En tournant le dos à l’idolâtrie, l’être humain devient aux yeux des Israélites un être irréductible, à l’image de Dieu, et porteur d’obligations face à l’autre.
La modernité transformera éventuellement ce principe pour en faire une possession, soit une série de droits appartenant à l’individu. Mais l’idée fondamentale demeurera la même : il y a des choses qu’on ne fait pas aux autres, sans quoi on en subi de lourdes conséquences. Les questions seront, et demeurent toujours, de déterminer qui (ou quoi) peut être porteur d’un droit, quels attributs sont à protéger, et à qui l’obligation incombe, questions qui peuvent sembler simples de prime abord, mais qui recèlent nombre de difficultés devant l’expansion des catégories.
Le second questionnement que je constate touche l’appartenance, notamment à la communauté politique, qui s’accompli en deux mouvements: l’élan vers l’autre et l’accueil de l’autre.
La déclaration de Ruth, cette veuve du pays de Moab, à sa belle-mère israélite Naomi, demeure éloquente: «N’insiste pas près de moi, pour que je te quitte et m’éloigne de toi; car partout où tu iras, j’irai; où tu demeureras, je veux demeurer; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu; là où tu mourras, je veux mourir aussi et y être enterrée.» [3]
Vouloir intégrer une communauté est une étape essentielle, mais encore faut-il y être accueilli. Et pour cela, une éthique de la différence, la reconnaissance que l’autre n’est pas moi, ou pas comme moi, et que malgré cela nous pourrions partager un même destin, est dès lors posée comme condition essentielle. Comme les Israélites se le font rappeler, «Vous aimerez l’étranger, vous qui fûtes étrangers dans le pays d’Egypte!» [4] Loin d’exiger la dissolution des différences, l’accueil de l’autre vient à les transcender et ainsi rendre possible la vie commune et la démocratie. Ce geste, essentiel lui aussi, est noble, mais l’histoire démontre combien il peut être difficile.
Enfin, je vois un troisième questionnement, celui entourant la continuité. On parle ici de conserver ce qui est bon, source de conflit intergénérationnel de tous les temps s’il en est un. Car évidemment, le bien ne fait pas consensus. Mais qu’il soit hérité du passé, et même qu’il évoque la nostalgie, ne le disqualifie par pour autant. Un diagnostic juste de ce qui ne tourne pas rond avec la nouveauté dans le monde contemporain peut inciter à la prudence et, par exemple, faire réfléchir sur l’obsession de l’innovation incessante.
Qui dit continuité, par contre, dit reproduction d’injustices ancrées dans les mœurs et dans les institutions. C’est pourquoi le principe de continuité devrait être assorti du devoir de mémoire. C’est dans la mémoire que l’on puise les matériaux de la construction identitaire, certes, mais celle-ci peut aussi être réparatrice des torts historiques. Le «souviens-toi», parole qui fait écho dans l’histoire des peuples, revêt alors un impératif de justice. Reste à voir jusqu’à quel point les citoyens et leurs gouvernements sont disposés à assumer cette responsabilité en tant que condition intégrale à la continuité.
Tout ça pour dire que, tant chez les populistes que chez les progressistes, on s’interroge plus souvent qu’autrement, il me semble, sur les contours de nos obligations envers l’autre, sur les conditions d’appartenance à une communauté, et sur le degré auquel le changement peut être apprivoisé et porteur de justice.
Les réponses varieront, bien entendu. Mais
poser ces questions, et sans doute d’autres aussi, peut-il nous éviter les
retranchements idéologiques?
[1] Voir l’excellente recension par Jonathan Freedland «The Road to Somewhere by David Goodhart – a liberal’s rightwing turn on immigration», The Guardian, 22 mars 2017.
[2] Exode 20, site web Sefarim.fr
[3] Ruth 1:16-17, site web Sefarim.fr
[4] Deutéronome 10:19, site web Sefarim.fr
Je vous remercie pour ce commentaire. Et je vous félicite d’avoir utilisé des références bibliques. À l’époque qu’est la nôtre, résolument séculière, il est rare que cela se produise. Pourtant, les racines de notre société sont bien judéo-chrétiennes. J’espère que ce ne sera pas la dernière fois.
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Merci d’avoir commenté. Notre époque est en effet réfractaire à puiser dans les textes sacrés des idées politiques, sans doute par souci d’éviter le religieux. Or, ces textes sont souvent fondateurs et ont alimenté la pensée politique au fil des siècles. Dans le cas qui m’intéresse ici, soit le rapport à l’autre, les cinq livres de la Torah m’apparaissent incontournables compte tenu de la place centrale qu’occupe la notion d’altérité dans le judaisme.
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