Beaucoup d’encre a coulé dans les médias sur les mesures de confinement prises par les autorités sanitaires de nombre de pays, y compris celles du Canada.
Plusieurs questions sont posées. Jusqu’où doivent aller, et jusqu’à quand, les mesures de confinement? Celles-ci doivent-elles être recommandées ou imposées? À quel rythme se fera le déconfinement et le développement d’une immunité collective? Y aura-t-il une deuxième vague, un retour aux restrictions?
De telles questions suscitent malaise et agitation. Les réponses sont complexes, souvent incertaines, et reflètent un équilibre fragile, bien connu des spécialistes de la santé publique, entre ce qui relève de la science et ce qui relève du politique. Malgré des ratés, les décisions entourant les mesures de confinement sont pour la plupart appuyées par des connaissances à la fine pointe de la médecine et encadrées par les institutions démocratiques. Dans ce contexte, la confiance de la population envers les gouvernements augmente[1], la solidarité bat son plein, et on s’en remet aux autorités qui sont, plus que jamais, les plus expertes pour penser et exécuter les solutions.
Mais si les restrictions à la liberté de mouvement suivent au premier degré une logique implacable de santé publique, il est utile de rappeler qu’elles puisent leur légitimité dans un acte de consentement fondamental. Celui-ci est profondément ancré dans notre culture politique et sous-tend notre acceptation de nombreuses lois et politiques publiques. Invisible et tacite en temps normal, ce consentement est mis en relief par la crise actuelle.
Thomas Hobbes, dans le Léviathan (1651), a fondé sa célèbre théorie de la puissance de l’État sur le constat que les rapports sociaux étant empreints d’insécurité, nous concédons certaines de nos libertés en échange d’une obéissance à des lois protectrices qui s’appliquent à tous. Évidemment, nous sommes loin de l’Angleterre des guerres civiles de l’époque de Hobbes, mais la peur primale d’une détérioration du lien social devant une menace, où l’autre n’hésitera pas à privilégier ses propres intérêts, joue aussi dans l’imaginaire actuel.
Jean-Jacques Rousseau écrivait, dans Du contrat social (1762), que « chaque individu peut comme homme avoir une volonté particulière contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme citoyen » (…), pouvant « lui faire envisager ce qu’il doit à la cause commune comme une contribution gratuite, dont la perte sera moins nuisible aux autres que le paiement n’en est onéreux pour lui (…) ». Ainsi, « il jouirait des droits du citoyen sans vouloir remplir les devoirs du sujet; injustice dont le progrès causerait la ruine du corps politique ».[2] Autrement dit, l’individu aura tendance à agir au détriment du bien commun en faisant le calcul que la poursuite de ses intérêts particuliers n’a, somme toute, qu’une faible incidence sur l’intérêt général. Mais pour cela, il doit compter sur le fait qu’il sera seul à agir ainsi. Ce calcul s’avère erroné, puisque si tous les individus décidaient de se soustraire comme lui aux obligations envers la communauté pour au lieu privilégier leurs intérêts propres, aucun ne pourrait bénéficier des avantages que procure l’appartenance à cette communauté. C’est le problème du profiteur, du cavalier seul, que les lois doivent protéger de lui-même ou, selon la formule de Rousseau, « qu’on (…) forcera d’être libre ».[3]
Les sondages d’opinion illustrent la situation. Si presque tous les Canadiens croient que la distanciation physique ralentit la progression de la pandémie, le quart d’entre eux ne suivent pas strictement cette mesure. Mais tout aussi important, plus du tiers des Canadiens ne croient pas que leurs concitoyens prennent la mesure au sérieux.[4] L’appui des Canadiens au renforcement des restrictions en matière de distanciation physique et à des peines plus sévères pour les fautifs est dès lors très élevé. Les deux tiers favorisent même le repérage au moyen des données cellulaires de localisation.[5] On peut ainsi voir se profiler un désir de faire imposer la volonté de tous sur tous et chacun.
Consentir aux restrictions à mes libertés en échange d’une plus grande sécurité, en autant que les autres fassent de même. La légitimité du confinement, qui sous-tend les arguments de santé publique, tire sa source dans cet acte de consentement fondamental.
[1] Sur la confiance envers le gouvernement, voir le sondage Argyle PR du 6 avril 2020, ainsi que le sondage Angus Reid du 17 mars 2020.
[2] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, chapitre VII.
[3] Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, chapitre VII.
[4] Ipsos Poll, communiqué de presse du 8 avril 2020.
[5] Site web Global News, “Canadians overwhelmingly support stronger measures to fight COVID-19, Ipsos poll suggests”, 9 avril 2020.