La politique et la science face à la pandémie

On l’a beaucoup entendu : il y aura un « avant » et un « après » COVID-19. À tout le moins, la pandémie marquera les esprits et les cœurs pour des années à venir. Et comme l’expérience le démontre, les systèmes et les rapports sociaux peuvent être ébranlés, même remis en question, par des crises, selon l’amplitude de l’onde de choc qu’elles provoquent.

Sur l’avenir, il est risqué de trop s’avancer, car nous sommes toujours dans le « pendant » de la pandémie, période trouble et à l’issue imprévisible. La crise actuelle, et notre réponse à celle-ci, nous révèlent tout de même certaines choses qui peuvent nous informer sur la démarche future et sur les pièges à éviter.

Elle nous rappelle, par exemple, que « suivre la science », formule consacrée du mouvement écologiste et empruntée par les gouvernements dans leur gestion de la pandémie, n’est pas chose simple. Il existe certaines connaissances scientifiques sur lesquelles les gouvernements ont pu fonder leurs actions. Pour le reste, le savoir évolue au fur et à mesure que les données probantes deviennent disponibles et sont analysées. Ainsi, nous savons que les mesures visant à étaler les nouveaux cas sur une plus longue période réduisent le risque de surcharge du réseau de la santé. Les gouvernements peuvent donc invoquer une rationalité scientifique pour imposer le confinement. Nous ne savons toutefois pas si l’immunité de groupe par un relâchement graduel des restrictions fonctionne, l’immunologie du virus étant toujours inconnue.[1]  La science ne pouvant être ici de secours, les gouvernements sont renvoyés à la sphère politique, avec tout ce que cela comporte. Malgré leur désir de « suivre la science », les gouvernements ne peuvent échapper au politique.[2]

Dès lors, la pandémie met en relief la faillibilité des gouvernements. Prenons la loi des conséquences imprévues, laquelle se manifeste plus que jamais lorsque les politiques publiques n’ont pas été éprouvées par le temps. Ainsi, il apparaît que la nouvelle Prestation canadienne d’urgence dissuaderait le retour au travail, risquant de réduire la disponibilité de la main d’œuvre dans des secteurs d’activité clés.[3] La mobilisation extraordinaire de l’État amplifie de manière correspondante les limites de son action.

Une fois la crise passée et avec le bénéfice du recul, l’analyse rétrospective nous permettra de tirer des leçons et d’appuyer la prise de décisions. On entrevoit déjà des virages incontournables là où les fissures existaient déjà, notamment dans le milieu des soins de longue durée. Et on se permet d’imaginer l’opportunité unique que représente un redémarrage de l’économie locale dans une optique verte. Une prise de conscience que la pandémie aura, de façon perverse, provoquée.

Certains envisagent de repenser le monde. C’est une intention noble, un geste nécessaire, qui peut alimenter les grands projets de société. L’histoire nous apprend toutefois que le projet des uns, lorsque débridé, peut devenir le cauchemar des autres. Elle nous apprend que ceux qui ont voulu repenser le monde l’ont, plus souvent qu’autrement, détruit. Devant l’ampleur du travail à accomplir, réparer le monde, plutôt que de le repenser, sera d’une humilité salvatrice.

La science contient, dans sa méthode même, l’humilité intellectuelle nécessaire pour comprendre ses limites. Le pouvoir ne possède pas cette vertu. C’est pourquoi au fil des siècles et des combats politiques se sont construit des mécanismes et des institutions pour le diviser. Le fédéralisme, au Canada et aux États-Unis, s’illustre notamment par sa capacité d’assurer l’innovation dans la lutte contre la pandémie, et de limiter les dégâts lorsque l’État fait fausse route. Être unis dans la crise ne doit pas se confondre avec une concentration des pouvoirs.

C’est dans leurs limites qu’on retrouve la grandeur de la politique et de la science. Reconnaître ce fait, en ces jours étranges et difficiles, nous permet d’éviter les écueils de la pensée unique, qu’elle soit de souche scientifique ou politique, et de nous atteler à la tâche, plus modeste mais non moins nécessaire, de préparer des jours meilleurs.


[1] CBC News, “Canada’s top doctor warns against the idea of herd immunity for Covid-19 response”, 25 avril 2020.

[2] Certains soutiennent que les gouvernements, en insistant que leurs décisions ne font que suivre la science, abdiquent leurs responsabilités. Voir par exemple le Daily Mail, “Microbiologist accuses politicians of hiding behind ‘follow the science’ mantra to avoid taking the blame once pandemic is over”, 26 avril 2020.

[3] Stéphanie Grammond, « Les effets pervers de la prestation de 2000 $ », La Presse, 27 mars 2020.

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