Je me souviens d’un professeur de science politique, il y a près de quarante ans de cela, qui traçait au tableau la ligne classique du continuum gauche-droite pour ensuite tirer les deux bouts vers le bas, former un cercle, et voilà que l’extrême gauche et l’extrême droite se retrouvaient jointes. J’oublie les détails de son propos, mais en gros, il s’agissait d’illustrer qu’à certains égards les deux idéologies pouvaient se confondre.
L’histoire du 20e siècle l’a démontré. Au début du siècle, en Europe, la gauche et la droite avaient mis de l’avant des visions opposées pour contrer l’essor de la mondialisation, l’une proposant de transformer notre rapport au capital, l’autre de faire de la nation un rempart contre ses effets pervers. Les deux visions s’engagèrent dans une lutte existentielle et mirent l’espace démocratique dans leur étau. Il n’y avait qu’un pas à faire pour que ne s’érigent des régimes adversaires mais partageant néanmoins le même désir, mobilisateur de toutes les énergies, soit celui d’assujettir les sphères publiques et privées, et tous leurs recoins, à une pensée unique. Ces régimes totalitaires – l’Union soviétique de Staline et le Troisième Reich de Hitler– allaient rivaliser moins dans leurs idéologies que dans leurs techniques amorales d’absorption du sujet et d’anéantissement de l’ennemi. Envahir ensuite le monde entier et le placer sous leurs bottes allait, en quelque sorte, devenir l’ultime victoire sur la mondialisation.[1]
Les idéologies de gauche et de droite ont encore au 21e siècle leurs idées respectives quant à la manière de composer avec la mondialisation et de relever les autres défis de notre temps. Les plus prometteuses sont converties en programmes politiques légitimes qui se font concurrence dans l’arène démocratique. Évidemment, il y a aussi les extrêmes, l’extrême gauche et l’extrême droite, mais dont les liens de parenté avec la gauche et la droite centristes sont tellement distants que les retours d’appels ne se font pas.
Je m’intéresse toutefois non pas à ce qui distingue les deux idéologies, mais aux idées qui semblent les traverser. Et je crois que c’est dans leur rapport à l’histoire et à la vérité que l’on retrouve certaines pistes de réponse.
D’abord, on observe à droite comme à gauche la présence d’une vision de la fin des temps ou de l’ultime destinée.
À droite, on pressent la fin du monde, sinon littérale dans certains milieux évangélistes, à tout le moins la fin de notre monde face aux flux migratoires et changements démographiques. De cela découle l’urgence d’agir maintenant et, parmi certaines franges radicales, d’agir à tout prix avant que le grand remplacement ne soit accompli.
La gauche traditionnelle a pour sa part des racines profondes dans le matérialisme historique marxiste, selon lequel la lutte des classes conduira inévitablement au communisme en tant que forme aboutie de la société. Il existe une variation contemporaine sur le même thème, soit la croyance que l’organisation de la société atteindra son stade final lorsque les rapports humains, dans toutes leurs manifestations, y compris leur langage, seront expurgés de tout pouvoir et de toute oppression.
Chacun de ces discours, foncièrement eschatologiques, pose à sa façon un regard réducteur sur l’adversaire politique en tant qu’objet contre-historique. Le débat devient alors caduc. Un sentiment d’impunité accompagne parfois les actions de leurs tenants, sans doute parce qu’il leur est inconcevable que l’histoire puisse les condamner.
Ensuite, on observe tant à gauche qu’à droite une contestation de la vérité.
La gauche traditionnelle était fermement ancrée dans la modernité, qui conçoit les valeurs d’égalité, de liberté et de justice comme étant universelles. La gauche contemporaine se place sur un registre différent, marquée par le post-modernisme, selon lequel la vérité est confinée aux déclarations de l’individu atomisé. Un narcissisme méthodologique fait en sorte qu’il n’est plus nécessaire de justifier ses énoncés, puisqu’ils ont valeur dans l’acte d’énonciation lui-même. Autant d’individus, autant de vérités.
La droite populiste a pour sa part contourné cette étape, rejetant la vérité en tant que catégorie morale pour l’intégrer à un emploi cynique du langage. Celui-ci devient une arme et la vérité, définie comme toute affirmation servant l’atteinte d’une fin, devient sa munition.
Dans les deux cas, on assiste à une instrumentalisation de la notion de vérité, réduite à des énoncés intégrés dans l’arsenal du pouvoir. La démocratie, en tant qu’éthique de discussion où la vérité est toujours en devenir, est transformée en scène où la droiture imbue de sa vérité fait bomber le torse.
Ces idées qui traversent la gauche et la droite ont pour conséquence que l’autre n’est plus vu comme un individu conscient, libre et responsable, c’est-à-dire comme un sujet à part entière. L’autre est plutôt réduit à un objet à contre-courant de l’histoire et avec qui aucune vérité commune n’est possible. En découle l’impossibilité d’entrer en relation d’égalité avec lui pour s’entendre sur des principes de justice. Le contrat social devient alors une chimère.
Ce qui semble se perdre, c’est une conception de l’histoire qui serait façonnée par les interactions humaines libres, aux effets imprévisibles; une conception de la vérité, qui serait toujours approximative, et qui se construirait au compte-goutte à travers de multiples générations; une conception d’un soi face à un autre autonome, donc capable de choisir, et avec qui il faudrait dès lors négocier les conditions du vivre-ensemble.
S’il ne s’agissait que de l’exhibition d’une fatuité au pire agaçante, ou encore de dérapages temporaires dans des causes autrement nobles, il y aurait peu à craindre. Mais les discours qui émergent depuis quelques années tant à gauche qu’à droite sont insidieux, pénètrent les esprits à travers tout le continuum politique, et érodent les matériaux essentiels des démocraties libérales.
Pour en revenir au dessin de mon professeur : la leçon que j’en avais tirée était qu’il est peu utile de savoir, une fois que la botte nous écrase, si elle est chaussée sur le pied gauche ou sur le pied droit. Le continuum gauche-droite est toujours utile, mais il faut mieux comprendre les idées qui le traversent et, comme celles que j’ai tenté de décrire sommairement ici, savoir les réfuter.
[1] Le phénomène sous une forme ou une autre a été bien étudié, si l’on pense aux travaux d’Hannah Arendt sur le totalitarisme et, plus récemment, aux théories du fer à cheval.