Le beurre et l’argent du beurre

Plusieurs politiciens au Canada, dont certains ministres, se retrouvent dans l’embarras ces jours-ci pour avoir fait un voyage non essentiel à l’extérieur du pays alors que les gouvernements déconseillent aux citoyens de le faire.[1]

Les explications sont variées : le séjour avait été prévu avant de savoir qu’il y aurait confinement; le déplacement n’était pas aux frais de l’État; la destination était sûre; toutes les précautions avaient été prises; la quarantaine serait scrupuleusement respectée au retour.

Dans certains cas, une situation exceptionnelle est invoquée. Pour l’un, il s’agissait de rendre visite à un conjoint (déplacement autorisé, par ailleurs) dont la demande de parrainage était toujours en cours et occasionnait une longue séparation.[2] Pour un autre, il s’agissait de régler des affaires, notamment finaliser la vente d’une maison et en rapatrier le ménage.[3] Encore pour une autre, il s’agissait de rendre visite à une grand-mère malade.[4]

Les explications peuvent sembler raisonnables et même, dans certains cas, inviter à la compassion. Les regrets exprimés peuvent être sincères. Mais comme les réactions du public l’ont démontré, le problème n’est pas là.

J’aime beaucoup le mot anglais « free rider », que le français rend imparfaitement par « cavalier seul » ou « profiteur ». Dans mon billet Libres et confinés (avril 2020), je citais Jean-Jacques Rousseau qui, dans Du contrat social (1762), avait bien décrit le phénomène.

La notion renvoie à une situation où je pourrais choisir de contrevenir à une loi, une règle ou une convention sociale en faisant le calcul que l’incidence sur la communauté sera faible si je suis seul à agir de la sorte. Cela me permet d’avoir le beurre et l’argent du beurre, pour ainsi dire : je peux bénéficier du soutien de ma communauté à cette loi, règle ou convention sans avoir à en porter le fardeau ou en assumer les coûts.

De telles situations sont assez répandues. On n’a qu’à penser aux personnes qui cherchent à exempter leur enfant de la vaccination en invoquant le risque d’effets potentiellement négatifs, mais avec l’assurance que les autres parents feront vacciner les leurs. Ou encore celles qui cherchent à se soustraire de payer des impôts en faisant le calcul que les autres citoyens paieront pour la plupart les leurs.

Or, le tout s’écroule si les autres décident de les suivre dans leur choix. C’est alors toute la communauté qui perd, elles y compris. Dans nos exemples, c’est une maladie contagieuse qui se répand et met à risque leur propre enfant, ou des services publics dont ils ont besoin qui se détériorent. D’où les lois, règles et conventions qui dissuadent ces comportements et, bien évidemment, d’où le caractère secret des actions de ceux qui cherchent à les contourner.

Un élément clé dans le raisonnement du profiteur est d’être d’accord avec la règle en question qu’il brise. Il en est tout autre dans le raisonnement du dissident qui, lui, contrevient à la loi en espérant que d’autres le suivront, précisément parce qu’il croit que celle-ci est injuste ou dommageable à la société. Toujours dans nos exemples, ce serait la situation si le parent croyait que les vaccins sont carrément inutiles ou dangereux et conséquemment cherchait à les faire bannir, ou si le citoyen choisissait de ne pas payer d’impôt comme acte de désobéissance civile et incitait publiquement ses concitoyens à faire de même.

Les gestes de nos politiciens rapportés dans les médias ne sont pas de cet ordre. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’a justifié sa décision par la conviction que le conseil de ne pas voyager est malavisé.

Puis il y a les situations qui sont présentées comme étant exceptionnelles, en occurrence le parrainage, les affaires à régler et la grand-mère malade, mentionnées ci-dessus. Admettons pour les fins de mon propos qu’il s’agissait de bonnes raisons pour être exemptés de la consigne. Le principe qui s’applique ici est que toute personne dans les mêmes circonstances doit bénéficier de la même exemption. Autrement, on est davantage dans une situation de profiteur que d’exception.

L’outrage ressenti par le public semble bien légitime. Et il ne s’agit pas de dire ici que seule la conduite de ces politiciens est à critiquer. Après tout, nombre de Canadiens ont aussi décidé de faire fi des recommandations des autorités de la santé publique sur les voyages à l’étranger. Mais les élus ont un devoir d’exemple. Cela a été bien compris, si l’on en juge par les mea culpa, les démissions et la réprobation des chefs.

Soyons clairs : rares sont ceux qui ne sont que profiteurs, et rares sont ceux qui n’ont jamais profité. Lorsqu’il y a abondance de biens, on se préoccupe moins de leur juste répartition. Il y en a pour tous, et que certains veuillent ne pas en partager les coûts passe plutôt inaperçu. Mais quand la rareté s’installe, comme la possibilité d’un repos bien mérité ou de s’occuper de ses proches, les sens sont aiguisés. C’est alors que le comportement de ceux qui transgressent les règles passe mal.


[1] « La Dre Tam très préoccupée par les voyages non essentiels », La Presse (site web lapresse.ca), vendredi 1er janvier 2021.

[2] « Voyage au Pérou: le député Youri Chassin se justifie », Radio-Canada (site web radio-canada.ca), 30 décembre 2020.

[3] “Error in judgement: Saskatchewan cabinet minister Joe Hargrave apologizes for California trip”, Globe and Mail (site web globeandmail.com), 31 décembre 2020.

[4] « Niki Ashton démise de son rôle de porte-parole en raison d’un voyage », La Presse (site web lapresse.ca), 2 janvier 2021.

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