Pour en finir avec la loyauté

La présidence de Donald Trump aura mis à rude épreuve des principes et pratiques qui sont au cœur des démocraties occidentales, tels que la règle du droit, la liberté d’expression et la séparation des pouvoirs. À l’inverse, elle aura exalté une vertu pour lui donner une place démesurée dans le discours politique.

Je pense ici à la loyauté.

La loyauté est grande, elle est noble.  Aussi, contrairement à des vertus comme la générosité ou l’humilité, elle se prête mal à des demi-mesures:  être à moitié loyal, c’est ne pas l’être du tout. Elle est absolue. Et elle peut même s’ériger suprême, supplanter les autres vertus lorsque rien ne va plus, comme une carte maîtresse des zones grises de la moralité.

La notion de loyauté a été étudiée en long et en large depuis l’Antiquité. Certains la considèrent essentielle aux liens qui nous unissent et au bon fonctionnement des organisations sociales, de la famille à l’État. D’autres la voient d’un mauvais œil, comme une vertu prémoderne qui opère à contre-courant des comportements attendus dans toute institution encadrée par le droit.[1]

Pour ma part, quand on l’invoque pour caractériser la relation d’un chien à son maître, ou encore, la relation d’amitié, ça passe. Mais quand la loyauté devient le principe directeur de ceux et celles qui occupent des fonctions publiques, ça se complique.

Bien que le mot « loyauté » partage la même étymologie (lex, legis) que le mot « loi », les deux ne sauraient aujourd’hui être plus différents l’un de l’autre. Alors que la loi se fonde sur le consentement de tous à se soumettre à des règles pour tous, la loyauté renvoie davantage à un lien personnel, ou comme l’écrit Daniel Calin, « à des modes de relations sociales qui oscillent entre féodalités et organisations mafieuses ».[2]

L’image des soldats et des fonctionnaires allemands prêtant un serment d’allégeance, une obéissance absolue, à Adolf Hitler plutôt qu’à l’État, nous vient à l’esprit. L’exigence de loyauté est en effet le mode opératoire des dictateurs, petits et grands, pour qui l’encadrement légal est une formalité embêtante.

Certes, le président Trump n’est pas dictateur. Mais son usage des récompenses (par exemple, certains pardons présidentiels) et des punitions (par exemple, les purges dans l’administration) selon le critère de la loyauté perçue fut certainement un trait marquant de son mandat.

Les jours qui ont précédé la session conjointe du Congrès —et les violences au Capitole— du 6 janvier sont éloquents à cet égard. Dans un discours prononcé le 4 janvier, le président a exhorté son vice-président, Mike Pence, à faire le nécessaire, une demande à peine voilée de renvoyer certains résultats des grands électeurs aux États concernés, autrement il « ne l’aimerait pas autant ».[3] Le vice-président Pence, devant ce test ultime de loyauté envers M. Trump, lui a répondu que son serment de protéger la Constitution l’empêchait de s’arroger l’autorité de déterminer quels votes devraient être comptés.[4]

Loyauté, et bris de loyauté. On connaît la suite, imprévue peut-être, mais néanmoins horrifiante, avec les appels par des participants à l’insurrection à pendre M. Pence. Car la loyauté et la peur peuvent opérer en tandem, intentionnellement ou non. Certains des appuis des politiciens républicains au président Trump, rapporte-on, découlaient de la crainte de subir sa colère dans un déversement de tweets et l’ostracisme du parti qui s’ensuivrait.[5]

Si la loyauté peut exploiter la peur, elle est aussi instable. Cela n’est pas surprenant, puisqu’elle fonctionne sur les registres de l’émotion et de l’intérêt personnel. Il ne faut qu’une perception que l’autre est déloyal pour que la confiance s’effondre. Il devient alors facile pour une tierce partie de semer la zizanie.

Se démarquant de son prédécesseur, le président élu, Joe Biden, a indiqué qu’il n’exigerait pas une loyauté personnelle des membres de son cabinet. Lorsqu’il a choisi Merrick Garland comme procureur général, il a tôt fait de lui rappeler qu’il devait être loyal envers le peuple américain, et non envers le président, contrairement à ce que M. Trump avait exigé, paraît-il, de Jeff Sessions, puis de William Barr.[6]

Mais la loyauté telle qu’illustrée ci-dessus, aussi instable soit-elle, peut causer des dommages durables dans divers échelons de l’État. Il est troublant qu’un roulement dans l’équipe chargée de la sécurité du président élu soit nécessaire, suite à des préoccupations soulevées par la loyauté de certains agents envers M. Trump.[7] Il est tout aussi troublant que le FBI ait à effectuer des contrôles de chacun des réservistes appelés à assurer la sécurité lors de l’inauguration du président le 20 janvier, compte tenu des allégations que certains participants aux violences du 6 janvier seraient des membres en règle des forces policières et militaires.[8]

En somme, rien de bon n’augure lorsque la loyauté apparaît dans le discours des titulaires d’une charge publique. Faute de pouvoir en proscrire l’usage, il faut être prêt à en échouer le test.


[1] Sur la notion de loyauté, voir par exemple la recension de Simon Keller de l’ouvrage de John Kleinig, On Loyalty and Loyalties: The Contours of a Problematic Virtue, Oxford University Press, 2014, dans Notre Dame Philosophical Reviews, 2015 (site web ndpr.nd.edu). Voir aussi l’article de Daniel Calin, « Explorations autour de la notion de loyauté », Enfance et psy, 2012 (site web cairn.info).

[2] Daniel Calin, « Explorations autour de la notion de loyauté », Enfance et psy, 2012 (site web cairn.info).

[3] Ma traduction. Eli Stokols, “Trump puts Pence in a vise between loyalty to him or the Constitution”, Los Angeles Times (site web latimes.com), 5 janvier 2021.

[4] Tamada Keith, “Trump Lashes Out After Pence Refuses To Overturn Election Results”, NPR (site web npr.org), 6 janvier 2021.

[5] Jonathan Martin et Maggie Haberman, “Fear and Loyalty: How Donald Trump Took Over the Republican Party”, New York Times (site web nytimes.com), 21 décembre 2019.

[6] Kyle Hicks, “‘Your loyalty is not to me…it’s to the people of the US’: Biden introduces Merrick Garland as AG”, The Denver Channel (site web thedenverchannel.com), 7 janvier 2021.

[7] “Joe Biden to have new Secret Service team amid concern about Trump loyalty”, The Guardian (site web theguardian.com), 31 décembre 2020.

[8] Mosheh Gains et Rachel Elbaum, “FBI vetting service members ahead of inauguration amid reported fears of insider attack”, NBC (site web nbcnews.com), 18 janvier 2021.

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