Quelques considérations sur l’occupation du centre-ville d’Ottawa

L’occupation du centre-ville d’Ottawa par un groupe de protestataires soulève plusieurs grandes questions compte tenu de son ampleur et de sa durée. J’en retiens trois.

La première est de savoir quand et comment l’occupation prendra fin. Il s’agit ici d’une question avant tout de nature opérationnelle qui interpelle les occupants et les forces de l’ordre ainsi que leurs appuis logistiques, financiers et stratégiques respectifs. Elle interpelle aussi les politiciens des trois ordres de gouvernement qui donnent le ton et décident ou non d’utiliser les leviers d’action à leur disposition, tels que les mesures d’urgence et les recours aux tribunaux. Enfin, elle interpelle la société civile, comme les résidents du centre-ville qui s’activent pour tenter de surmonter les enjeux de sécurité et de santé, ou encore les commerçants qui peinaient déjà à se relever des effets de la pandémie.

À ce seul niveau, à celui d’une crise de l’ordre public aux impacts économiques et humains énormes, on pourrait en dire long. Beaucoup de choses devraient déjà déranger, comme le défaut de leadership politique, l’analyse superficielle de la nature et de la portée de l’occupation et, conséquemment, le manque d’action rapide et coordonnée des forces policières. Ce qui devrait déranger aussi, c’est l’instrumentalisation des enfants, consciente ou non, dans la mesure où leur présence parmi les occupants, au nom d’un grand rassemblement pour la liberté, les met en danger dans l’éventualité de dérapages.

Cela m’amène à la deuxième question que soulève l’occupation, soit le recours au discours sur la liberté. On le sait, le « Convoi de la liberté » est né de la frustration de certains camionneurs à la suite de la mise en place de mesures sanitaires transfrontalières. Puis il s’y est greffé des revendications, plus vagues, au sujet d’atteintes présumées à la liberté tout court, celle-ci devenant le thème principal de l’occupation et le motif derrière des comportements déplorables et illégaux.

L’abus du thème de liberté est troublant en soi. Tout aussi inquiétant est de constater comment le discours sur la liberté s’immisce dans la communication des gouvernements sur la levée des restrictions sanitaires. Jusqu’à récemment, les gouvernements justifiaient les mesures contre la COVID-19 en invoquant le devoir civique de se protéger et de protéger les autres, l’obligation morale de faire le nécessaire afin de minimiser le nombre de décès et de désengorger les hôpitaux. Ces arguments avaient l’avantage de pouvoir être répétés lorsque, à l’arrivée d’une nouvelle vague, il fallait à nouveau se serrer les coudes. Or, récemment certains gouvernements, par exemple ceux de la Saskatchewan et du Québec, ont invoqué le respect du choix personnel entourant la vaccination et le port de masques comme moyen de vivre avec le virus. [1] Ça passe quand la pandémie est en recul et qu’on souhaite ménager les susceptibilités des protestataires. Cependant, si par malheur une vague toute aussi contagieuse mais plus mortelle devait nous frapper dans un proche avenir, les gouvernements pourront-ils évoquer de nouveau avec crédibilité la notion du devoir civique, ou seront-ils contraints à utiliser le langage des restrictions aux libertés? Le slogan de Pierre Poilievre, candidat déclaré à la chefferie du Parti conservateur du Canada, soit faire « du Canada le pays le plus libre au monde », deviendra-t-il un carcan rhétorique face à la nécessité de nouvelles mesures sanitaires?

La troisième question que soulève le mouvement d’occupation a trait au courant plus profond qui le traverse. L’occupation répond bien sûr au besoin psychologique d’appartenance, de se rassembler avec des personnes du même esprit. C’est normal, surtout après deux ans de distanciation sociale. Elle se prête aussi à une prise de position partisane, ici contre le gouvernement de Justin Trudeau. C’est de bonne guerre, bien que vulgaire dans sa forme. Mais, si on en croit ses meneurs, l’occupation est également animée par une vision du monde qui, si elle devait prendre racine dans notre culture politique, mettrait à rude épreuve la démocratie libérale au Canada.

Le mouvement s’est rapidement révélé être un mélange de revendications, allant de mettre fin immédiatement aux mesures pour combattre la pandémie jusqu’à renverser purement et simplement le gouvernement fédéral. Il ne faut pas s’en surprendre. D’abord, parce que certains dirigeants et conseillers s’affairent dans les milieux complotistes, survivalistes ou d’extrême droite depuis plusieurs années, bien avant la pandémie.[2] Ensuite, parce que les symboles visuels et messages manifestes de certains occupants laissent peu de doutes quant à leur appartenance, ou du moins à leur affinité idéologique, à ces mêmes milieux.

Certains diront qu’il ne faut pas s’inquiéter outre mesure de ce courant de pensée, qu’il s’agit de déclarations à l’emporte-pièce et d’égarements passagers. Pour ma part, je prends les occupants au pied de la lettre.

La crise immédiate à Ottawa sera résolue, possiblement dans les jours qui viennent. On ne peut qu’espérer que le tout se termine dans un calme relatif. Mais l’automne viendra, et avec lui une possible nouvelle vague pandémique, et je crains que les gouvernements soient mal placés pour invoquer à nouveau les devoirs civiques après avoir recouru, pour justifier la levée des restrictions, au droit d’être libre. Cela augure mal pour l’acceptabilité sociale de nouvelles restrictions. Et, plus que tout, je crains que les forces anti-démocratiques et anti-libérales, qui se nourrissent de tels désordres publics et fractures sociétales, ne soient pas que de passage.


[1] Omar Mosleh, “We have to begin to heal: Alberta, Saskatchewan lead charge to drop COVID restrictions as protests rage on”, Thestar.com, 8 février 2022. Voir aussi 650 CKOM News, “Sask. to lift COVID measures by end of February; proof of vax ending Monday”, 8 février 2022.

[2] Maggie Parkhill, “Who is who? A guide to the major players in the trucker convoy protest”, CTVNews.ca, 11 février 2022. Voir aussi Radio-Canada, « D’ex-agents de la GRC et d’ex-militaires parmi les organisateurs du convoi, selon des experts », Ici.radio-canada.ca, 10 février 2022.

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