Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer le climat dans lequel les élections américaines de mi-mandat se tiendront la semaine prochaine. L’attaque contre l’époux de Nancy Pelosi, Présidente de la Chambre des représentants, ainsi que la banalisation du geste par certains adversaires, sont l’expression récente de ce climat. Le refus de candidats de s’engager à accepter les résultats des élections ouvre la voie au chaos, pour reprendre les mots du président Joe Biden lors d’une allocution prononcée plus tôt cette semaine. La détérioration du discours public, l’intimidation d’élus, les manifestations de violence et les allusions à la guerre civile dans les réseaux sociaux laissent présager de sombres jours. L’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 a démontré la rapidité avec laquelle des dérapages peuvent survenir, et peut donner raison à ces mauvais présages.
Chaque camp possède son vocabulaire, ses moyens de diffusion et ses chambres d’échos servant à articuler sa vision propre de la lutte existentielle entre les Républicains et les Démocrates, entre la droite et la gauche. Ces matériaux idéologiques servent non plus seulement à former les opinions, mais à construire des identités dont la pureté devient une marque de loyauté. On le sent, l’espace public où le débat d’idées est véritablement permis se rétrécie. C’est ainsi que la démocratie libérale se fragilise.
À cet état de choses il y a des causes immédiates, plus politiques et politiciennes, et des causes profondes, plus sociologiques et culturelles. Penchons-nous sur ces dernières, car il est utile d’examiner ce que je crois être les trois composantes essentielles du fondement des démocraties libérales, soit la raison, la loi et la morale.
La réflexion entourant la raison, c’est-à-dire le discernement du vrai et du faux, a des sources lointaines. Les philosophes de la Grèce antique ont les premiers défini les règles du raisonnement, du langage et des mathématiques. Ils ont élaboré des manières de penser les phénomènes et d’en douter, ce qu’on appellerait l’esprit critique : examiner une idée, la débattre et la remplacer au besoin. Ces avancées ont éventuellement conduit aux sciences modernes, qui sont au cœur du fonctionnement de nos sociétés.
Or, la faculté de raisonnement est essentielle pour maintenir une éthique de discussion, et en ce sens est une condition préalable à la démocratie. Lorsqu’elle fait défaut, lorsque les émotions et les préjugés prennent le dessus, les notions du vrai et du faux se confondent, et les modes de résolution de différends peuvent dériver dangereusement. Qui plus est, lorsque le rôle primordial de la raison est contesté et que le terrain discursif n’est plus un lieu commun, les normes scientifiques en souffrent, avec des conséquences néfastes sur le débat public entourant les grands enjeux de société.
Puis il y a la loi, c’est-à-dire les prescriptions de l’État sur le statut des personnes et des biens et sur la préservation du bien commun. Cette composante a ses racines dans la cité grecque, mais c’est la civilisation romaine, sous la République et sous l’Empire, qui a constitué un système juridique dont les doctrines fondent, à divers degrés, le droit moderne dans les sociétés occidentales. Le système juridique anglais dont nous avons aussi hérité suivra une trajectoire quelque peu différente avec le développement de la Common Law, mais ses doctrines ont également des racines profondes.
Toujours est-il que les lois, leur interprétation et leur exécution doivent puiser leur légitimité dans une source qui fait consensus. Elles ne doivent pas être vues comme injustifiables ou comme le reflet d’intérêts particuliers, au risque que l’opinion publique s’impose en position d’arbitre de fait.
La morale, quant à elle, est un sujet gênant dans les cercles bien-pensants, un vestige de temps révolus en quelque sorte. Reste que nos sociétés sont imprégnées de notions de bien et de mal qui remontent, elles aussi, à loin. Les règles morales qui nous ont été enseignées ont été d’abord décrites par les israélites, possiblement aux alentours du 6e siècle avant notre ère. Elles ont repris forme avec le judaïsme rabbinique qui a commencé à se structurer dès le 2e siècle de l’ère commune, et qui constitue aujourd’hui le fondement des diverses confessions juives. Elles ont été reprises par le christianisme, aussi à partir du 2e siècle, lequel est devenu prédominant, voire la religion d’État dans une bonne partie de l’Occident jusqu’à récemment. Puis elles ont été réinterprétées dans l’islam, apparu au 7e siècle, et dont l’influence et la diffusion ont eu des retentissements au-delà de ses empires orientaux.
L’impact sur nos sociétés de cesser de transmettre les règles morales primaires qui ont donné naissance à ces grands courants religieux est sans doute largement sous-estimé. Cet apprentissage nous formait à voir son prochain, créé à l’image de l’Éternel, comme son égal. Délaisser cette culture morale transforme le regard que l’on porte sur autrui, ce qui se répercute sur l’ensemble des rapports humains et sur le respect des droits et libertés qui les encadre.
Depuis les temps anciens, la morale, la loi et la raison ont nourri, ensemble, ce qui allait devenir le fondement des démocraties libérales. Jérusalem, Rome et Athènes ont continué de se transformer en de nouvelles cités toujours plus prometteuses. Il a fallu en prendre soin. Or, quand la raison est contestée, il devient difficile de débattre du bien-fondé d’une idée, encore moins de trouver un terrain d’entente. Quand les lois, leurs arbitres et les organismes qui les appliquent ne sont plus considérés comme étant légitimes, la paix, l’ordre et la sécurité sont à risque. Et quand l’éducation morale est assimilée à des remontrances ennuyeuses, l’autrui n’est plus vu comme un sujet digne de respect et envers lequel nous avons des obligations incontournables.
Prises isolément, la morale, la loi et la raison en tant que valeurs ne sont pas garantes d’une société ouverte et bien ordonnée. L’expérience du 20e siècle le démontre. Être le pays porteur des grandes traditions rationalistes n’a pas empêché l’Allemagne d’entrainer l’Europe dans une guerre mondiale génocidaire. Les régimes totalitaires qui se sont succédé ont su parer leurs crimes de structures juridiques formelles. Et souvent la morale a été pervertie et invoquée pour justifier la déshumanisation des personnes. Le détournement de ces valeurs à des fins autoritaires, parfois mortifères, qui se poursuit aujourd’hui sous d’anciennes et de nouvelles formes, appelle à la vigilance.
C’est pourquoi il ne faut pas comprendre la menace qui pèse sur les élections de mi-mandat uniquement en termes idéologiques. Il faut également chercher à comprendre ce qui, aussi bien dans la gauche que dans la droite, chacune à sa façon mais avec la même véhémence, ébranle le fondement des démocraties libérales et leur fait subir une nouvelle épreuve.