Parmi les nombreux rassemblements propalestiniens à la suite du massacre de Juifs en Israël le 7 octobre, l’un d’eux se démarque des autres. Il s’agit de celui du 21 octobre, à Toronto, durant lequel des manifestants se sont arrêtés devant le Cafe Landwer, hurlant des appels au boycott du « café sioniste » et agitant des drapeaux palestiniens devant les clients et employés.[1] Le Cafe Landwer, fondé en 1919 en Allemagne, et dont la famille propriétaire fut contrainte de fuir le régime nazi en 1933, a été racheté par la compagnie israélienne Federman & Sons, qui exploite plusieurs succursales en Israël, et quelques-unes à Toronto et aux États-Unis.
Le geste se démarque des autres parce qu’il cible un commerce israélien fondé par des Juifs. Il ne s’inscrit pas dans l’objectif d’une manifestation, qui est de se rassembler sur la voie publique pour exprimer une opinion. Le Cafe Landwer ne pourrait être l’objet légitime d’une manifestation que si l’établissement était en cause dans une affaire d’intérêt public. Mais ce n’est pas le cas. Il est tout simplement, pour la foule hostile semble-t-il, israélien et juif. Nous sommes donc dans un autre registre ici.
Le massacre du 7 octobre n’a pas fait perdre au Hamas la sympathie dont il bénéficiait déjà au Canada au sein de certains éléments de la gauche et courants extrémistes islamistes. Si ça avait été le cas, il n’y aurait pas eu de réactions spontanées jubilantes, ou à tout le moins, à tête reposée et à la lumière des informations entourant la gravité des crimes qui nous parvenaient au fil des heures, il n’y aurait pas eu de condamnations continues et âpres contre Israël. Mais si les manifestations propalestiniennes se succèdent les unes les autres au Canada, et si certaines d’entre elles exhibent un antisémitisme révoltant[2], elles s’étaient gardées jusqu’à présent de viser des commerces.
Pour certains, il ne faut pas confondre le fait que le restaurant appartient à une entreprise israélienne, qui selon eux est le seul facteur incriminant, et ses origines juives. Les manifestants auraient été bien au courant de cette différence, cruciale à leurs yeux, et leurs appels au boycott s’inscriraient par conséquent dans l’antisionisme, non l’antisémitisme.[3] Bien évidemment, ce point de vue ne reconnaît pas la parenté entre l’antisionisme et l’antisémitisme, et comment celle-ci s’est traduite par des crimes odieux le 7 octobre. Toujours est-il que même leur propre raisonnement justifie mal de s’en prendre au passage et, à ce qu’on sache, en toute spontanéité à un restaurant israélien sous prétexte de la guerre qu’Israël livre contre le Hamas. C’est ce genre d’opportunisme qui tend à mal virer.
Les politiciens, par leurs déclarations ou leur silence, ne semblent pas avoir saisi la nature du geste. Cela dit, certains font exception. Le député libéral Anthony Housefather discerne que si certaines manifestions sont offensantes, l’appel au boycott d’un commerce juif est impardonnable.[4] Melissa Lantsman, députée conservatrice, juge complètement inacceptable de viser un commerce du seul fait qu’il est juif.[5] Le député indépendant Kevin Vuong, représentant la circonscription où le Cafe Landwer est situé, affirme que cibler et harceler un commerce à cause de ses origines juives est indéfendable.[6]
D’autres politiciens locaux n’ont réagi que le surlendemain. La mairesse de Toronto, Olivia Chow, ainsi que la mairesse adjointe, Ausma Malik, ont émis chacune un message[7] dénonçant le geste contre le commerce, mais l’ont aussitôt inscrit dans la haine sous toutes ses formes, que ce soit l’antisémitisme ou l’islamophobie. La formulation est noble à première vue, mais dans un désir manifeste d’inclusion, on noie l’antisémitisme dans l’intolérance générique et on établit une équivalence morale entre les courants de pensée qui sous-tendent les manifestations propalestiniennes et les manifestations pro-Israël.
Pour leur part, le premier ministre Justin Trudeau et le premier ministre Doug Ford ne se sont pas exprimés publiquement. Croient-ils qu’il ne s’agit que du débordement d’une foule excitée, ou encore que des écarts de langage de quelques individus égarés? Jugent-ils préférable de faire preuve de retenu en fonction de calculs électoraux? Qui sait, mais dans le contexte actuel, un message pondéré, clair et ferme tracerait une ligne dans le sable.
La nature du geste à l’encontre du Cafe Landwer est brouillée par les justifications des mouvements propalestiniens et par la réponse oblique ou le silence de trop de politiciens. Le ton qu’adopte les gouvernements devient crucial dans un tel contexte. Or, on le sent bien, ils naviguent en eaux troubles, et craignent de se perdre en pensées contradictoires ou d’aliéner leurs commettants. Mais vu les réactions qui se situent quelque part entre l’indifférence et l’indignation, les politiciens apparaissent dans l’ensemble incapables de nommer ce qui s’est produit au Cafe Landwer.
[1] Voir par exemple “Restaurant brand whose founders fled Nazis targeted over Israeli ties”, Newsweek, 23 octobre 2023.
[2] Voir les exemples que recense Documenting Antisemitism sur X.
[3] Davide Mastracci, “Cafe Landwer isn’t boycotted for being a ‘Jewish Business’”, The Maple, 25 octobre 2023.
[4] Anthony Housefather, post sur X, 22 octobre 2023.
[5] Melissa Lantsman, post sur X, 22 octobre 2023.
[6] Kevin Vuong, post sur X. Voir aussi Joe Warmington, “So much for a boycott. Café Landwer packed on Monday”, Toronto Sun, 24 octobre 2023.
[7] Olivia Chow, post sur X, 23 octobre 2023, et Ausma Malik, post sur X, 23 octobre 2023.