Comment expliquer la dérive dans la gauche?

Les réactions d’une partie de la gauche face au massacre du 7 octobre des Juifs d’Israël sont troublantes. Faut-il le rappeler, nombre d’organisations qui se réclament de la gauche ont, dans le meilleur des cas, dénoncé du bout des lèvres les atrocités et, dans le pire, les ont célébrées. Dans un cas comme dans l’autre, leurs déclarations, slogans et symboles inscrivent les crimes dans une injustice qu’auraient subi les Palestiniens depuis la fondation d’Israël. Comment l’expliquer?

La question est difficile. Mais il faut avant tout insister que la « gauche » dont il s’agit est celle qui s’inspire de deux courants de pensée qui se recoupent. D’abord, la théorie de la post-colonisation, apparue au milieu du 20e siècle, qui soutient que le chauvinisme culturel qui sous-tendait le colonialisme perdure dans les esprits et dans les structures sociétales, et ce, malgré la décolonisation. Ensuite, la théorie critique de la race (« critical race theory »), née dans les années 80, selon laquelle il existe un racisme systémique, indépendamment des volontés et actions individuelles ou des garanties légales. Ces deux courants de pensée, lorsqu’ils reposent sur des méthodologies rigoureuses, apportent un nouvel éclairage sur les inégalités qui subsistent dans la répartition des ressources au sein d’une société au-delà des préjugés individuels, et même en l’absence de ceux-ci.

Un prolongement extrême et réducteur de ces courants de pensée conçoit les rapports de pouvoir à travers le prisme de deux catégories immuables et étanches, soit oppresseurs et opprimés. Dès lors que cette vision manichéenne du monde devient dogmatique, notamment sur les campus, il n’y a qu’un pas à franchir pour concevoir le massacre du 7 octobre, ipso facto, comme un acte justifié au nom de la libération d’un peuple opprimé contre son oppresseur. Le Hamas et ses crimes sont ainsi exonérés, et les opérations militaires de défense d’Israël, jugées illégitimes. Le binôme oppresseur-opprimé est imperméable à l’impératif moral selon lequel certains actes, comme ceux perpétrés lors de l’attaque du 7 octobre, ne sont jamais permissibles.

En admettant aux fins de la discussion le modèle oppresseurs-opprimés, pourquoi Israël est-il vu, du seul fait de son existence, comme oppresseur? On connaît bien la réponse, répétée plusieurs fois par des groupes propalestiniens, soit que le sionisme, ce mouvement voulant que le peuple juif ait droit à une patrie, serait un projet colonial raciste fondé sur la dépossession des indigènes de la Palestine. La fondation de l’État d’Israël en 1948 est la calamité qui condamnerait Israël à un statut d’oppresseur. Est largement occultée de ce raisonnement les migrations massives des décennies précédentes qui pourraient expliquer l’attrait du sionisme parmi les Juifs et viendrait consacrer leur droit à l’autodétermination : celles des populations juives d’Europe au 19e siècle, par exemple à la suite des pogroms sous l’Empire russe, celles durant l’entre-deux guerres en Allemagne, par exemple à la suite de la nuit de Cristal, et celles qui ont découlé de la Shoah. Le cadre analytique oppresseur-opprimé est incapable de rendre compte de la complexité des événements qui entourent la fondation d’Israël.

Mais il y a pire. Lorsque des tropes antisémites intègrent cette vision binaire du monde, ce ne sont plus des conditions historiques qui feraient des Juifs des oppresseurs, mais leur condition en tant que Juifs. Quand la représentante démocrate au Congrès américain, Rashida Tlaib, affirmait en août 2021 que derrière la scène se trouvent les mêmes personnes qui, de Gaza à Détroit, s’enrichissent, contrôlent et oppriment grâce à des politiques racistes[1], cela laissait entendre, sans vouloir lui prêter d’intentions, que les Juifs opèrent un sinistre complot, où qu’ils soient. De plus, la montée des actes antisémites depuis le 7 octobre en Amérique du Nord et ailleurs ne peut s’expliquer que par l’idée que les Juifs partout seraient complices des politiques du gouvernement d’Israël, indépendamment de leurs opinions. C’est l’être juif qui est mis cause ici, non le Juif situé historiquement.

Justice ne serait pas rendue à la richesse des courants dits de gauche que d’affirmer que l’antisémitisme leur est constitutif. Si on remonte dans le temps, il est vrai qu’on retrouve dans les écrits de certains socialistes du 19e siècle une idée énoncée cent ans plus tôt par les philosophes des Lumières, soit que les Juifs seraient responsables d’avoir inventé la religion, puis le christianisme. Pour ces socialistes, les Juifs représenteraient, en plus de l’esprit religieux, le capitalisme naissant. C’est donc son double rapport à la religion et au capital qui ferait du judaïsme un obstacle au progrès vers une société juste[2]. Mais si certains ont associé le judaïsme aux structures sociales et économiques dont il fallait s’émanciper, la plupart ne s’y sont pas intéressé.

C’est le réductionnisme oppresseur-opprimé qui offense et inquiète. Il offense par son incapacité manifeste à appréhender la complexité des relations entre Israël et la Palestine, et par son intransigeante et grossière interprétation des événements récents qui en résulte. Et il inquiète par la nonchalance avec laquelle il puise dans des tropes antisémites qui voient le Juif comme métaphore des maux de notre temps, ou pire, comme l’essence même de ces maux.

On aurait pu croire que cette partie de la gauche, face à la réalité du carnage des Juifs d’Israël par le Hamas, aurait été contrainte de revoir son schème de pensée. Mais c’est tout le contraire qui s’est produit. Sa conviction qu’il existe un oppresseur, depuis toujours le même, s’est renforcée, et elle le crie sur tous les toits.


[1] “Jewish leaders condemn Tlaib’s ‘antisemitic dog whistle’ in recent comments”, Times of Israel, août 2021. Ma traduction.

[2] Voir notamment Pierre-Joseph Proudhon, Carnets, 1847, et Karl Marx, La question juive, 1843.

Laisser un commentaire