La résurgence de l’antisémitisme au Canada depuis le massacre et la prise d’otages en Israël le 7 octobre inquiète, et avec raison.
Prenons quelques exemples récents, près de chez nous. Dans la nuit du mercredi 8 novembre, des coups de feu ont visé deux écoles juives, Azrieli Talmud Torah et Yeshiva Gedola, situées dans l’arrondissement de Côte-des-Neiges. Plus tôt dans la journée à l’Université Concordia, un groupe propalestinien, scandant « Free Free Palestine! Free Free Palestine! » a assailli une table où des étudiants juifs avaient affiché leur soutien aux 230 otages captifs du Hamas.[1] Lundi soir, des cocktails molotov ont été lancés sur la synagogue Beth Tikvah, à Dollard-des-Ormeaux.[2] Toujours dans la région de Montréal, l’imam Adil Charkaoui a livré un discours le 28 octobre, lors d’une manifestation propalestinienne, dans lequel il aurait affirmé « Ô Dieu, charge-toi des sionistes agresseurs. Charge-toi des ennemis de Gaza. Dénombre-les un par un et tue-les à long terme et n’exclue aucun d’eux ».[3]
Bien sûr, les images et vidéoclips peuvent être trompeurs et mener à des jugements hâtifs. Des enquêtes sont en cours afin de tirer ces affaires au clair et enclencher des poursuites judiciaires au besoin. Reste que le Service de police de la Ville de Montréal dénombre 73 crimes haineux contre la communauté juive entre le 7 octobre et le 7 novembre[4], et ce chiffre ne fera qu’augmenter.
Mais ce qui inquiète aussi, au-delà des gestes eux-mêmes, est la manière dont on en parle, tant chez ceux qui les dénoncent que chez ceux qui en sont les auteurs.
Rappelons d’abord que l’hostilité envers les Juifs et envers ceux qui appuient Israël refait toujours surface lorsque des conflits israélo-palestiniens éclatent. Par exemple, durant la seconde Intifada, c’est-à-dire la période de violences entre 2000 et 2005, le mouvement propalestinien étudiant de l’université Concordia avaient créé un climat d’hostilité envers les étudiants juifs.[5] Lors des opérations militaires israéliennes à Gaza en 2009, plusieurs attaques contre les Juifs, les synagogues et les écoles juives, sans liens avec Israël, avaient eu lieu en France, en Allemagne, en Belgique et en Scandinavie.[6] Comme aujourd’hui, le langage qu’employaient les manifestants propalestiniens associait Israël au Troisième Reich, l’étoile de David à la croix gammée, et la fondation de l’État à un génocide.[7]
Comment expliquer que ce langage puisse se frayer une place dans le discours public? Comment expliquer, face à l’évidence même de sa fausseté, qu’on n’ose le démentir?
La déclaration du recteur de l’université Concordia au sujet des incidents de cette semaine illustre une partie du problème. Elle ne dit pas explicitement que la poussée des comportements hostiles sur le campus vise la communauté juive. Au lieu, elle parle « d’une augmentation inquiétante des actes d’intimidations et des comportements intolérants » et que « [t]ant des personnes juives que musulmanes de notre communauté ont fait état de commentaires provocateurs et de messages durs ou hostiles sur les médias sociaux ».[8] Même constat du côté des déclarations de certains politiciens, qui peinent à ne pas faire suivre le mot « antisémitisme » par « islamophobie » ou « haine sous toutes ses formes ».[9]
De prime abord, le ton des leaders peut sembler normal. Ils estiment que dénoncer l’un sans l’autre ne serait pas gagnant à court terme. Ils veulent maintenir le calme, ne pas jeter d’huile sur le feu. Tant sur les campus que dans la société en général, certains leaders souhaitent plutôt affirmer les principes d’égalité, de diversité et d’inclusion, et faire appel à davantage d’empathie envers l’autre, autant de platitudes qui n’auront aucun effet sur les esprits antisémites, mais dont la noblesse des valeurs sur lesquelles elles sont fondées ne peut être contestée. Et, c’est de bonne guerre, leurs propos reflètent peut-être aussi des intérêts professionnels, avec les calculs de coûts-bénéfices que cela comporte.
Toutefois, dans le contexte actuel, les effets pervers de mettre l’antisémitisme et l’islamophobie sur le même pied, ou encore de diluer l’antisémitisme en invoquant la haine en général, sont insidieux. L’élan de haine qui s’organise depuis le 7 octobre est résolument du ressort de groupes propalestiniens contre les Juifs, et non pas le contraire. Lors de la fusillade meurtrière au Centre culturel islamique de Québec, tous se devaient d’être horrifiés devant la haine qui s’était déchaînée contre des musulmans. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, tous se devaient de dénoncer le ressac contre les musulmans d’ici. Il fallait faire le bon diagnostic et nommer le mal sans ambages, comme on se doit de le faire aujourd’hui.
Je note cependant que les déclarations récentes du Premier ministre Trudeau nomment l’antisémitisme sans réserve. Il affirmait récemment que « [l]a montée actuelle de l’antisémitisme au Canada est odieuse, alarmante et inacceptable » et, au sujet des écoles juives visées par des coups de feu, qu’il « condamne cette violence antisémite dans les termes les plus forts », sans mention de la haine sous toutes ses formes.[10]
Je ne sais pas si les propos du Premier ministre reflètent un changement de cap dans sa stratégie de communication, laquelle n’a pas toujours su faire preuve de discernement. Mais il importe de continuer sur cette voie afin de ne pas contribuer sans le vouloir aux efforts de ceux qui font marcher l’histoire sur sa tête en faisant des victimes les bourreaux. Chercher à ménager la chèvre et le chou ne découragera pas ceux qui, au moyen d’une stratégie « d’inversion et d’usurpation », font l’équivalence entre la Shoah et la Nakba, entre les Nazis et les Juifs,[11] et se permettent ainsi de justifier leur hostilité, voire leurs actes d’agression, contre Israël et contre les Juifs où qu’ils soient, y compris ici au Canada.
[1] « Trois blessés dans une altercation à Concordia liée au conflit au Proche-Orient », Le Devoir, 8 novembre 2023.
[2] “Synagogue and Jewish community centre in Montreal suburb of DDO hit by Molotov cocktails”, CBC, 7 novembre 2023.
[3] « Propos haineux de Charkaoui: ‘je m’en remets à Dieu’ », TVA, 8 novembre 2023.
[4] « Geste haineux en hausse : À Montréal, ‘les gens ont peur de marcher dans la rue’ », La Presse, 10 novembre 2023.
[5] Gerald Tulchinsky, Canada’s Jews: A People’s Journey, 2008, page 475.
[6] Rabbi Jonathan Sacks, Future Tense: Jews, Judaism, and Israel in the Twenty-First Century, 2009, page 89.
[7] Rabbi Jonathan Sacks, Future Tense: Jews, Judaism, and Israel in the Twenty-First Century, 2009, page 90.
[8] Message du recteur : événements sur le campus, Université Concordia, 8 novembre 2023.
[9] Voir l’article de Jesse Kline, “PM’s response a failure of moral leadership”, National Post, 10 novembre 2023.
[10] X, 9 novembre 2023.
[11] Ruth R. Wisse, Jews and Power, 2020, page 160.