La croix gammée

Depuis le massacre du 7 octobre 2023 en Israël, on associe dans les médias sociaux et dans certains rassemblements propalestiniens la croix gammée (le svastika) à Israël. Cela prend par exemple la forme, aperçu lors de la manifestation du 5 novembre à Ottawa, d’une juxtaposition de l’étoile de David et du svastika.

Quelle est la portée d’une telle association, et doit-on s’en préoccuper? Pour tenter de répondre à ces questions, il faut d’abord se pencher sur le raisonnement qui ferait d’Israël, en tant qu’État juif, le nouveau porte-étendard du svastika, symbole notoire de l’antisémitisme.

Rappelons la signification du svastika. Le motif du svastika, répandu dans de nombreuses cultures depuis des millénaires, fut adopté durant les années 20 par le Parti nazi en tant que symbole de la soi-disant pureté aryenne. D’ailleurs, aussitôt que le svastika, sous forme de bannière à croix gammée, fut consacré drapeau national du IIIe Reich le 15 septembre 1935, les Juifs se virent interdits d’en arborer les couleurs en vertu de la nouvelle Loi pour la protection du sang et de l’honneur allemands, promulguée le même jour.[1] Le svastika représenta donc, dès ses débuts sous le régime nazi, l’exclusion des Juifs de la vie allemande en raison de critères raciaux.

L’innovation dans l’antisémitisme nazi fut en effet de fusionner la haine des Juifs et les théories raciales.[2] Les valeurs juives ont longtemps été vues comme hostiles à la société, où divers antisémitismes se sont succédés, mais il demeurait toujours possible pour les Juifs de s’en émanciper. Elles devinrent dans l’idéologie nazie inhérentes au Juif, à sa race, indépendamment de sa religion, ses convictions politiques ou sa nationalité. Les Juifs vinrent à incarner, littéralement, ceux qui créent et manipulent les systèmes économiques et politiques, tels que le capitalisme et la démocratie, qui font obstacle à l’émancipation de la race aryenne. C’est parce que la nature propre et inéluctable des Juifs serait de subjuguer le monde, et par conséquent d’empêcher la juste domination du peuple allemand, qu’il fallait, selon l’idéologie nazie, les éradiquer. Il ne s’agissait pas de caractériser les Juifs comme faibles et asservis, mais comme puissants et oppresseurs : une race inférieure et parasitique parce que non aryenne, mais dangereuse et ennemie parce qu’intrinsèquement dominatrice. Il fallait donc une fois pour toute rétablir l’ordre naturel du monde, où la race aryenne, libre de la concurrence juive, serait celle qui domine sur les autres.

Cette précision est nécessaire pour comprendre l’utilisation récente du svastika dans le contexte de la guerre à Gaza. L’affichage de la croix gammée, comme équivalence de l’étoile de David, lors de rassemblements propalestiniens ou dans les médias sociaux, vise bien évidemment à attribuer une nature génocidaire à Israël. Or, invoquer le svastika pour représenter Israël, inversion grossière et offensante s’il en est, procède dangereusement du même raisonnement que celui des nazis, soit que les Juifs serait un peuple dominateur. C’est cette idée qui pénètre les esprits, qui permet de repousser les limites infranchissables du mal qui peut être toléré contre les Juifs et contre la mémoire de la Shoah. L’emblème suprême de la haine, dans une obscénité nouvelle, renait pour justifier une fois de plus l’injustifiable.

Ainsi, l’attribution de la croix gammée à Israël n’est pas qu’une propagande simpliste qui au pire devrait faire lever les yeux au ciel. Dans le contexte d’une opinion publique hostile à Israël, elle participe à renforcer le mensonge de la culpabilité du Juif.

Un récent sondage de l’Université Harvard et de la maison de sondage Harrisx, rapporté par le National Post, révèle que deux tiers des Américains âgés entre 18 et 24 ans (contre 27 % de tous les répondants) considèrent les Juifs comme constituant une classe d’oppresseurs. Six sur dix estiment que le Hamas était justifié de commettre les crimes du 7 octobre.[3] On peut se risquer de penser que les résultats seraient semblables au Canada, compte tenu des similitudes des médias sociaux consultés qui véhiculent nombre d’informations erronées sur les Juifs et sur Israël.[4]

Nous aurions pu espérer que cet état des choses placerait l’antisémitisme au cœur des préoccupations des Canadiens, d’autant plus qu’il tend à présager un désordre social plus généralisé. Or, selon un sondage Angus Reid publié le 20 décembre 2023, l’antisémitisme est largement vu comme étant un problème parmi d’autres au Canada.[5] Seulement 26 % des répondants considèrent que l’antisémitisme est un problème majeur qui requiert une attention sérieuse. Par groupe d’âge, le pourcentage grimpe à 34 % chez les plus de 54 ans, et diminue à 22 % chez les moins de 35 ans.[6]

En somme, trop peu de Canadiens, en particulier parmi les plus jeunes, estiment que l’antisémitisme est un problème majeur qui mérite qu’on s’y attarde. Pourtant, les Juifs, qui représentent moins de deux pour cent de la population canadienne, étaient la cible de deux-tiers des crimes haineux de nature religieuse, et ce, avant même la guerre à Gaza.[7]

Ces résultats peuvent avoir plusieurs explications, bien entendu. Mais on peut se demander si l’opinion peu répandue que l’antisémitisme est un problème majeur ne découle pas, du moins en partie, de ce qui est considéré antisémite. Par exemple, accuser Israël et les Juifs de génocide contre les Palestiniens à l’aide de l’attirail visuel nazi est-il perçu comme étant antisémite? La réponse à cette question influencera l’opinion que l’on se fait du degré d’antisémitisme au pays et de ses conséquences.

Il ressort de ce même sondage Angus Reid que, lorsqu’on fait une ventilation par appartenance religieuse, l’antisémitisme est vu comme un problème majeur au Canada pour 75 % des Juifs canadiens, contre 13 % pour les Musulmans canadiens. En fait, 32 % des Musulmans canadiens estiment que l’antisémitisme n’est pas du tout un problème au Canada, alors que les Juifs canadiens le pensent à un pourcentage si faible qu’il est sous la marge d’erreur (le pourcentage est de 11 % dans la population générale). L’écart entre les perceptions des répondants juifs et musulmans sur l’antisémitisme est significatif.[8]

Il est risqué de faire parler des statistiques. Toujours est-il que ces résultats suggèrent que l’antisémitisme n’est pas vu comme étant un problème significatif au Canada et que les opinions varient énormément selon qu’on soit juif ou musulman. Une question fondamentale, et troublante, est de savoir si cela découle de l’ignorance, de la banalisation ou de l’endossement des paroles et des gestes haineux envers les Juifs d’ici. Sans doute un peu des trois, mais répondre à cette question exigerait une analyse poussée.

Pour en revenir au svastika, on connaît bien son usage conventionnel depuis des décennies par l’extrême droite néonazie. Qu’il fasse partie de l’arsenal de certains groupes propalestiniens pour conférer à Israël et aux Juifs le statut de nazi, avec tout ce que cela comporte, devrait inquiéter tout autant. Il devient une arme redoutable pour diaboliser les Juifs en tant qu’oppresseurs et criminels. Il est bien plus redoutable que de faire des Palestiniens les nouveaux David, et Israël le nouveau Goliath, comme il est de mise depuis la Guerre des Six Jours. Il est bien plus redoutable que d’hurler sur la place publique, la veille de Noel, que Jésus était palestinien, vague évocation de l’ancienne calomnie du déicide. Non, la littéracie biblique de notre ère est trop faible pour que ces usurpations inspirent et prennent. Il en est autrement du svastika qui, en deux traits de crayon, tout comme jadis, suffit à identifier l’ennemi à abattre.

Que les Canadiens ne semblent pas se préoccuper de l’antisémitisme plus qu’il ne faut nous rappelle que c’est un mal qui est difficile à combattre lorsqu’on n’en reconnaît pas les signes. Lorsqu’utilisée pour condamner Israël, la croix gammée confond ceux qui la connaissent et empoisonne les esprits ignorants. Elle est un rouage, malheureusement non le seul, de la mécanique réactivée de la haine envers les Juifs.


[1] Histoire de la croix gammée, Encyclopédie multimédia de la Shoah, United States Holocaust Memorial Museum.

[2] Dennis Prager et Joseph Telushkin, Why the Jews? The Reason for Antisemitism, 2003.

[3] Ces résultats sont rapportés par Rahim Mohamed dans le National Post, “Canadian Jews are fully under siege”, 19 décembre 2023.

[4] National Post, ibid.

[5] Angus Reid Institute, In Canada, vast majority agree both anti-Semitism and anti-Muslim views are problems; less consensus over severity, 20 décembre 2023.

[6] Notons par ailleurs que les résultats du Sondage Angus Reid sont à peu près les mêmes pour ce qui est de la haine envers les Musulmans, avec 22 % des répondants d’avis qu’il s’agit d’un problème majeur qui requiert une attention sérieuse. Par groupe d’âge cependant, le phénomène est inverse à celui de l’antisémitisme, car les plus jeunes estiment davantage que les plus âgés (26 % chez les moins de 35 ans contre 21 % chez les plus de 54 ans) que la haine envers les Musulmans constitue un problème majeur.

[7] Rahim Mohamed, “Canadian Jews are fully under siege”, National Post, 19 décembre 2023.

[8] Pour ce qui est de la perception de la haine envers les Musulmans au Canada, la polarisation entre les deux communautés est beaucoup moindre. En effet, 48 % des Musulmans canadiens jugent qu’il s’agit d’un problème majeur, contre 26 % des Juifs canadiens (22 % dans la population générale). Seulement 4 % des Juifs canadiens estiment que la haine contre les Musulmans n’est pas du tout un problème, moins que les Musulmans canadiens eux-mêmes à 8 % (11 % dans la population générale).

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