Que reste-t-il à dire du conflit qui oppose Israël au Hamas?

Dès les premiers jours qui ont suivi le massacre du 7 octobre, le Hamas, aidé d’un vaste réseau idéologique, a eu recours à un récit qui décrit Israël comme une force colonisatrice et génocidaire, et contre laquelle de braves combattants palestiniens résistent.

Plusieurs reportages au Canada servent de courroie de transmission à ce récit. Ils ont rapidement pris une orientation qui favorise l’idée qu’Israël est l’oppresseur et qui, du fait même, remet en question sa crédibilité dans ce conflit. À mesure que l’on apprenait l’ampleur des crimes perpétrés par le Hamas, les accusations de génocide à l’endroit d’Israël prenaient le dessus dans le cycle des nouvelles. Dans ces reportages, les horreurs du 7 octobre sont devenues un court paragraphe édulcoré, copié-collé en fin de texte. Les informations fournies par le Hamas, ses ministères et ses sympathisants sur le terrain ont souvent été reprises telles quelles, alors que celles provenant des autorités israéliennes étaient présentées comme n’ayant pas été vérifiées.

Le Hamas, une organisation désignée terroriste par le Canada, responsable d’attentats suicides contre des civils israéliens entre 1987 et 2005, qui a pris brutalement le pouvoir à Gaza en 2007 sans tenir d’élections depuis, et qui a commis des actes si barbares le 7 octobre qu’on n’ose les nommer, a réussi à se tailler une réputation en tant que source digne de confiance.

Plusieurs reportages déçoivent aussi par le manque de reconnaissance des défis auxquels Israël fait face.[1] Il faudrait, par exemple, parler davantage du réseau tentaculaire du régime iranien, duquel le Hamas fait partie, voué à la destruction d’Israël, et qui a repris de plus belle ses attaques depuis le début de la guerre à Gaza : le Jihad islamique palestinien, installé à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, qui a participé activement aux atrocités du 7 octobre, y compris la prise d’otages; les Houthis (Ansar Allah) du Yémen, qui ont frappé Israël de missiles balistiques, rien de moins; le Hezbollah du Liban, avec ses nombreuses attaques en escalade à la frontière nord d’Israël. Une meilleure compréhension des assauts de toute part contre Israël, appuyés par le renseignement, le financement, la formation et l’armement du régime iranien, permettrait d’inscrire les affirmations et les actions du Hamas dans une dynamique qui dépasse largement les frontières de Gaza.

Une couverture médiatique plus étendue permettrait aussi de mieux comprendre les nombreux facteurs politiques en Israël qui influent sur la conduite de cette guerre, de juger si le gouvernement actuel et le cabinet de guerre peuvent être tenus responsables ou non de telle ou telle situation à Gaza, et de saisir pleinement la réalité propre à Israël, unique démocratie libérale dans une région hostile à son existence. Une lecture, même sommaire, des reportages israéliens suffirait pour acquérir une autre perspective sur le conflit et brosser un portrait plus équilibré.

La proximité de certains reportages médiatiques avec le récit qui fait d’Israël l’oppresseur influence l’idée que les Canadiens se font de cette guerre, mais aussi les relations entre communautés au pays. Au lieu de se faire l’écho des propos tenus par des mouvements en appui à la Palestine, les reportages devraient être plus exhaustifs, relater tous les faits pertinents et apporter les nuances nécessaires. Par exemple, Radio-Canada rapportait en janvier que des étudiants dans le domaine de la santé craignent des représailles s’ils dénoncent publiquement la crise humanitaire à Gaza, entre autres s’ils signent une pétition du Health Workers Alliance for Palestine.[2] Ce reportage laissait entendre qu’un groupe de médecins juifs cherche à punir tout étudiant qui afficherait son désarroi devant le piètre état du réseau de santé à Gaza. Or, il aurait été important de pousser plus loin l’analyse et de noter que la pétition en question regorge de conjectures au sujet des opérations militaires israéliennes à Gaza et au sujet des motivations d’Israël.[3] Sachant qu’on associe les Juifs de la diaspora à Israël, on aurait alors compris pourquoi ces signatures par de futurs médecins puissent inquiéter. Et, comme si de rien n’était, le reportage cite quelqu’un qui parle du « lobby », sans se préoccuper de la charge que porte ce mot. Le climat toxique dont il était question dans ce reportage aurait pris une tout autre signification si un regard plus critique sur la situation avait été posé.

Autre exemple d’un climat que l’on juge toxique, des organisations en soutien à la Palestine allèguent que la définition récente de l’antisémitisme par l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance), endossée par le Canada, constitue une atteinte potentielle à leur liberté d’expression. Pourtant, l’IHRA souligne que « critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme »[4]. Devant cette précision, on voit mal ce qui pose problème dans la définition de l’IHRA pour ces organisations, à moins que remettre en question la légitimité même de l’existence d’Israël en tant qu’État juif, et non seulement critiquer les actions de ses gouvernements —critiques dont les Israéliens eux-mêmes ne se privent pas— soit ce qui est véritablement en cause. Il faut analyser avec discernement ces allégations, faute de quoi on alimente la croyance qu’il existe une censure systémique des voix propalestiniennes.

S’il n’était question que de rapporter des points de vue divergents dans un contexte fébrile, il n’y aurait pas lieu de s’inquiéter. Le problème survient lorsque le tableau qui se dégage de l’ensemble de tels reportages laisse l’impression qu’en bout de piste Israël ne peut être que dans le tort. Consciemment ou non, plusieurs médias se sont installés confortablement dans un cadre d’analyse qui repose ultimement sur l’idée qu’Israël, par sa fondation même, est un État oppresseur, et dans sa conduite de la guerre, un État génocidaire.[5] Si cette idée restait confinée dans les lieux de haut savoir, depuis longtemps pourvoyeurs des concepts nécessaires à la légitimation de la barbarie du 7 octobre et à la mise à jour des tropes antisémites, ses effets néfastes seraient restreints. Mais lorsqu’elle déteint sur les analyses que font les médias de la guerre et, qui plus est, des tensions intercommunautaires au Canada, c’est l’opinion publique qui se corrompt. Il ne faut pas se surprendre que les communautés juives d’ici soient consternées par le manque d’équilibre dans les reportages, d’autant plus que ceux-ci influencent le regard que les citoyens posent sur elles.

On en revient donc à la question de départ, soit s’il reste quelque chose à dire sur le conflit qui oppose Israël au Hamas. Oui, évidemment. Il faut expliquer toute la complexité de cette guerre et discerner la nature des propos de divers groupes militants au Canada, en plus de raconter la crise humanitaire qui frappe durement les Gazaouis et la douleur réelle de leurs proches. Les médias constituent un rempart essentiel contre les détournements de la vérité et il importe, plus que jamais, qu’ils jouent bien leur rôle.


[1] Même le chroniqueur-analyste d’expérience, François Brousseau, dans un article récent, peine à reconnaître les défis auxquels Israël fait face. À la lecture de son texte, on croirait qu’Israël se plait à attiser le feu, avec sa mauvaise habitude de provoquer ses voisins du Moyen-Orient, qui eux, feraient preuve de retenu. Voir Radio-Canada, « Iran-Israël : danse au bord du précipice », 3 avril 2024.

[2] Radio-Canada, « La guerre à Gaza met des universités canadiennes sous tension », 23 janvier 2024.

[3] Health Workers Alliance for Palestine, “Urgent statement against the Israeli destruction of the Health System in Gaza”, 10 novembre 2023.

[4] International Holocaust Remembrance Alliance, « La définition opérationnelle de l’antisémitisme ».

[5] Le National Post s’est démarqué par sa couverture exemplaire du conflit et de la résurgence de l’antisémitisme au Canada.

Une réflexion sur “Que reste-t-il à dire du conflit qui oppose Israël au Hamas?

  1. Merci pour cette analyse succincte, mais nécessaire de la couverture médiatique du conflit en question. Il est grand temps que les médias et autres intervenants (mon ajout) fassent leur travail comme il faut.

    J’aime

Répondre à Diane Annuler la réponse